February 6, 2026
baba10

Pétrole, ITIE et traçabilité : pourquoi le vrai débat n’est pas la plainte, mais la responsabilité budgétaire de l’État

Depuis la publication du Rapport ITIE 2024, le débat public sénégalais s’est enflammé autour d’une question lourde de symboles : où est passée la part de pétrole revenant à l’État sénégalais ?
Dans ce contexte, le mouvement Guem Sa Bopp / Les Jambaars a annoncé le dépôt d’une plainte devant le Pôle judiciaire financier, visant le Premier ministre, le ministre de l’Énergie et le directeur général de PETROSEN.

Parallèlement, une contribution dite « républicaine » a soulevé une dimension morale et éthique du problème, parlant d’une faute grave de l’État face à l’intraçabilité de revenus stratégiques issus du champ de Sangomar.

Mais au-delà de l’émotion légitime et de la gravité des constats, une clarification technique s’impose : le cœur du problème n’est pas pénal, il est budgétaire, institutionnel et comptable.

Ce que dit réellement le Rapport ITIE 2024

Le Rapport ITIE 2024 ne dit pas que ” l’argent a disparu “.
Il dit quelque chose de plus précis  et plus grave sur le plan de la gouvernance :

des incohérences entre les déclarations de PETROSEN et de Woodside Energy, notamment sur les volumes de Profit Oil ;

l’absence de traçabilité de la part de production revenant à l’État en 2024, alors que la commercialisation est intervenue la même année ;

des recettes issues de cette production qui n’apparaissent qu’en 2025 ;

des déclarations non effectuées au niveau du Trésor public, ce qui bloque mécaniquement toute inscription claire dans les lignes budgétaires.

Autrement dit, le problème identifié par l’ITIE est un problème de circuit de déclaration et de traçabilité, pas une preuve de détournement.

Pourquoi l’argent ne peut pas « ne pas avoir été reçu »

Sur le plan technique, il est impossible que les revenus pétroliers n’aient pas été encaissés quelque part dans la chaîne.

Le Sénégal ne commercialise pas directement son pétrole.
Il a confié cette commercialisation à un tiers. Les flux arrivent donc :

  1. en devises,
  2. via des mécanismes contractuels encadrés,
  3. avant tout transfert éventuel vers le Trésor.

Le rapport d’exécution budgétaire du deuxième trimestre 2025, qui fait état de 35,4 milliards FCFA encaissés, confirme une chose essentielle : le pétrole a bien été vendu.

Dès lors, la vraie question n’est pas “qui a volé l’argent ?”, mais :

pourquoi la part de l’État n’a-t-elle pas été correctement déclarée, tracée et imputée au bon exercice budgétaire ?

L’erreur stratégique : personnaliser une faute institutionnelle

C’est ici que le débat se fragilise.

Vouloir judiciariser immédiatement la question en visant :

le Premier ministre,

Le Directeur Général de Petrosen Exploration Production

relève d’une mauvaise lecture des responsabilités financières.

Le Directeur général de la Production ne décide de rien sur le plan budgétaire.
Il n’est ni ordonnateur, ni comptable public.

 La responsabilité financière incombe à PETROSEN Holding, et non à ses filiales.
 Les filiales n’ont aucune responsabilité financière directe vis-à-vis des recettes pétrolières de l’État.
 Lorsqu’elles effectuent des transactions financières, elles sortent du cadre légal, ce qui explique les tensions internes observées, notamment entre Talla Guèye et Alioune Guèye.

Le rôle central du ministère des Finances

La clé du dossier se trouve au ministère des Finances.

C’est à lui :

de donner des injonctions claires à ses services,

d’exiger les déclarations correctes au Trésor public,

d’assurer la traçabilité des flux dans les lignes budgétaires.

L’ITIE a posé le problème précisément parce que les déclarations n’ont pas été faites au niveau du Trésor.
Si elles l’avaient été, l’État aurait pu suivre les flux sans ambiguïté.

Pourquoi l’État doit s’expliquer  vite

Le Sénégal a récemment obtenu de bonnes notations ITIE, saluant ses efforts en matière de transparence et de redevabilité.
Ne pas répondre clairement aujourd’hui, c’est prendre le risque :

d’un recul brutal de crédibilité,

du retour des mauvaises notations,

et de sérieux ennuis financiers et réputationnels.

La transparence ne se proclame pas.
Elle se démontre, chiffres à l’appui.

Quelle voie responsable ?

La plainte pénale n’est pas la bonne porte d’entrée.

L’action pertinente doit porter sur : 

le manquement au devoir de transparence,

le manquement à la traçabilité budgétaire,

l’exigence d’un compte spécial dédié, compte tenu des flux en devises,

et une interpellation formelle du Président de la République, avec ampliation à l’ITIE.

C’est à ce niveau que la République doit répondre.

Le reste , accusations de vol, slogans, procès d’intention  relève du populisme.
Le dossier ITIE, lui, appelle rigueur, méthode et responsabilité institutionnelle.

Baba Aidara
Journaliste d’investigation
Babapodcast.com

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