Justice en métastase : quand le sommet de l’État laisse faire, la République se délite
Dire que Yassine Fall au ministère de la Justice est synonyme d’un cancer en métastase, ce n’est ni une provocation gratuite ni une outrance verbale.
C’est une image dure, assumée, pour décrire un phénomène précis : quand la Justice quitte son rôle d’arbitre pour devenir un acteur politique, elle commence à détruire l’organisme de l’État de l’intérieur.
L’affaire Farba Ngom et la sortie médiatique du ministre de la Justice ne sont pas un simple épisode de communication mal maîtrisée.
C’est un moment de bascule.
Un moment où la République donne l’impression de ne plus se gouverner par des principes, mais par des calculs, des silences et des rivalités internes.
Oui, le Palais savait. Et cela change tout.
Soyons lucides, sans naïveté feinte.
Aucun ministre de la Justice ne convoque une conférence de presse sur un dossier aussi sensible sans que le Palais ne soit informé.
À défaut d’un feu vert explicite, il y a toujours une validation tacite, une connaissance préalable, une absence d’objection.
Donc oui : le Palais savait.
Et si le Palais savait, alors la question devient encore plus grave :
la Primature aussi est forcément concernée.
Personne n’ignore combien le dossier Farba Ngom intéresse personnellement Ousmane Sonko.
Personne n’ignore non plus les relations étroites entre Yassine Fall et le Premier ministre.
Dans ce contexte, prétendre que cette sortie du ministère serait un acte isolé, purement technique ou strictement juridique, relève soit de la mauvaise foi, soit du mépris de l’intelligence collective.
Si le Palais était informé, la Primature était dans la boucle.
Sinon, il faut admettre une hypothèse encore plus inquiétante : un État qui ne se parle plus, un sommet disloqué, une République gouvernée en silos concurrents.
Dans les deux cas, c’est grave.
“Le Président doit protéger l’institution” : la phrase qui accuse par son évidence
Tout converge vers cette vérité simple, presque banale, mais aujourd’hui tragiquement absente :
le Président doit protéger l’institution.
Protéger la Justice de ses excès.
Protéger la Justice de sa tentation médiatique.
Protéger la Justice de son instrumentalisation politique.
Or que voit-on aujourd’hui ?
Un Président qui temporise, qui observe, qui laisse les tensions monter, qui regarde les camps s’user, comme si le temps allait régler ce que l’autorité refuse de trancher.
Mais la République ne se gouverne pas par l’attentisme.
Quand la Justice est exposée, quand la parole ministérielle devient accusatoire, le silence du sommet devient une complicité politique.
Un État transformé en terrain de règlement de comptes
Pendant que le Président joue la montre, une autre dynamique s’installe :
l’impression persistante que le Premier ministre procède à un “nettoyage” politique, marginalisant ou affaiblissant ceux qu’il considère comme des ralliés du Président.
Résultat :
l’État cesse d’être une machine au service du peuple pour devenir un champ de bataille interne.
Les institutions ne fonctionnent plus comme des piliers, mais comme des armes.
Les dossiers judiciaires deviennent des signaux politiques.
Les conférences de presse remplacent les décisions de justice.
Et le citoyen, lui, assiste à ce spectacle avec une inquiétude légitime :
qui gouverne réellement ? Et au nom de quoi ?
Une Justice spectaculaire est toujours une Justice dangereuse
La sortie du ministère de la Justice sur l’affaire Farba Ngom n’a pas été juste.
Elle a été spectaculaire.
Or, une Justice qui cherche la lumière perd mécaniquement son équilibre.
Quand un ministre parle trop, explique trop, accuse à demi-mot, il produit trois dégâts majeurs :
*il fragilise la présomption d’innocence,
*il exerce une pression implicite sur les magistrats,
*il transforme l’opinion publique en tribunal parallèle.
Dans une démocratie mûre, la Justice parle par ses actes, ses décisions, ses jugements.
Pas par des mises en scène.
Un État, deux têtes, une République affaiblie
Aujourd’hui, le Sénégal donne l’image inquiétante d’un État à deux têtes, sans ligne claire, sans arbitrage visible, sans protection ferme des institutions.
Quand le sommet donne l’impression de gérer la République comme un équilibre de clans — Palais d’un côté, Primature de l’autre la conséquence est inévitable :
la confiance s’érode,
l’autorité de l’État s’affaisse,
la parole publique se discrédite,
et la Justice devient suspecte, même quand elle a raison.
Protéger la Justice ou accepter la dérive
Le Sénégal n’a pas besoin d’une Justice militante.
Il n’a pas besoin d’une Justice vindicative.
Il n’a pas besoin d’une Justice instrumentalisée.
Il a besoin d’une Justice froide, équitable, silencieuse et indépendante.
Et cela impose un choix clair au sommet de l’État :
soit le Président protège l’institution, tranche, recadre, impose la retenue et l’équilibre ;
soit il laisse faire, et alors le “cancer” cessera d’être une métaphore.
Car une République ne meurt pas toujours d’un coup d’État.
Parfois, elle meurt plus lentement, par métastases institutionnelles, sous les yeux d’un pouvoir qui savait… et qui a choisi d’attendre.

