February 7, 2026
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Campagne arachidière : quand le Premier ministre vend une illusion et met la filière en péril  

À force de slogans, on finit par écraser la réalité.
La récente sortie du Premier ministre sur la campagne arachidière et la SONACOS relève davantage de la communication politique que d’un diagnostic sérieux. Derrière le vernis de la « souveraineté retrouvée », ce sont des chiffres incohérents, des choix irréalistes et un dangereux déni de responsabilité qui se dessinent au risque d’asphyxier toute une filière et d’appauvrir durablement le monde rural.

SONACOS : remettre l’histoire à l’endroit

Commençons par les faits.
À l’arrivée au pouvoir du président Macky Sall, l’outil industriel était privatisé sous le nom de SUNEOR. C’est sous son magistère que l’entreprise a été réintégrée dans le giron national, rebaptisée SONACOS, recapitalisée, modernisée et dotée d’un réseau d’unités fonctionnelles.

Aucune usine SONACOS n’a été fermée sous Macky Sall.
Tout ce qui existe aujourd’hui des lignes de trituration jusqu’à l’habillage des boutiques Niani est un héritage de cette période.

Les difficultés récentes, notamment deux campagnes sans graines suffisantes, sont liées à des facteurs conjoncturels (pression des exportations vers la Chine, désorganisation du marché), pas à un démantèlement industriel. Réécrire cette histoire est un contresens.

250 000 tonnes collectées… mais combien triturées ?

Autre angle mort du discours officiel : la transformation réelle.

La SONACOS aurait collecté environ 250 000 tonnes lors de la campagne précédente.
Combien ont été effectivement transformées en huile ?
La question est centrale.

Dans plusieurs SECCO à travers le pays (Kolda, Ziguinchor, etc.), des stocks ont été bâchés et ont subi tout l’hivernage, attendant encore une hypothétique trituration. Ces volumes dormants dégradent la qualité, immobilisent la trésorerie et plombent la chaîne de valeur.

Acheter aujourd’hui 450 000 tonnes supplémentaires, comme le propose le Premier ministre, conduirait mécaniquement à un stock cumulé avoisinant 600 000 tonnes.
À ce rythme, la SONACOS mettrait au moins quatre ans à tout triturer.

Aucune entreprise au monde ne peut fonctionner durablement sur un tel modèle économique.

450 000 tonnes à 305 FCFA/kg : une promesse irréalisable

Venons-en au cœur de la proposition gouvernementale.

450 000 tonnes × 305 FCFA/kg = plus de 137 milliards FCFA

Avec les charges (stockage, marges, logistique) : près de 150 milliards FCFA

Contrainte financière

Dans la situation budgétaire actuelle de l’État, mobiliser 150 milliards FCFA en trois mois est irréaliste. La SONACOS ne pouvant être financée que par l’État, l’équation est insoluble.

Contrainte technique

Capacité actuelle de stockage SONACOS : ≈ 300 000 tonnes

Besoin immédiat supplémentaire : 150 000 tonnes

Construire, équiper et sécuriser de telles capacités avant la fin de la campagne est matériellement impossible. Résultat : un allongement de la campagne jusqu’à l’été 2026, au détriment direct des paysans, déjà en situation de grande précarité.

Un défaut de pilotage assumé

Le plus troublant reste le silence sur la responsabilité politique.

Le Conseil interministériel de préparation de la campagne agricole 2025-2026 n’a pas été tenu. Gouverner, pourtant, c’est prévoir.
En s’abstenant d’anticiper les goulots d’étranglement (financement, stockage, exportations), le Premier ministre porte une responsabilité directe dans les errements actuels.

Dans l’Administration, le chef est toujours le premier responsable.

Des solutions réalistes existent

Plutôt que des annonces spectaculaires, des mesures pragmatiques s’imposent — et elles sont connues :

Limiter la collecte SONACOS à 250 000 tonnes, avec un besoin de financement d’environ 80 milliards FCFA, immédiatement mobilisable ;

  1. Ouvrir et fluidifier les exportations de graines, notamment vers la Chine, en réduisant ou suspendant la taxe à l’export, et en concluant rapidement des accords de financement bancaire ;
  2. Installer un comité technique interministériel de suivi, capable d’ajuster la stratégie en temps réel.

Ces propositions, portées notamment par Youssou Diallo, ancien PCA de la SONACOS, sont économiquement viableset socialement responsables.

La souveraineté n’est pas un slogan

À force de brandir une souveraineté de façade, on risque de tuer la filière arachidière, d’étouffer l’outil industriel et d’appauvrir durablement les producteurs.

 La souveraineté ne se décrète pas : elle se construit sur des chiffres justes, des capacités réelles et un pilotage rigoureux.
Le reste n’est qu’un numéro de cirque, payé au prix fort par le monde rural sénégalais.


Quand la politique confond communication et gestion, ce ne sont pas les discours qui s’effondrent en premier ce sont les paysans.

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